La catastrophe climatique du El Niño

Last Updated: 20 février 2024

L’Amérique du Sud est régulièrement bouleversée par un événement climatique étonnant : el Niño. Ce courant marin, chaud, irrégulier et imprévisible, apparaît aux alentours de Noël, d’où son nom d’enfant Jésus « .

L’explication du phénomène se fonde sur les mouvements des vastes masses d’eau du Pacifique. Une perturbation de la circulation atmosphérique amène les alizés du Pacifique soufflant d’est en ouest à créer, de part et d’autre de la zone équatoriale, deux longs courants marins véhiculant d’importants volumes d’eau chaude. Or, comme cette accumulation ne peut se faire indéfiniment, une partie de l’eau reflue de l’Asie vers les côtes américaines. Ce contre-courant équatorial se glisse en fait entre les deux courants équatoriaux et, favorisé par les vents, remonte jusqu’aux côtes de l’Amérique centrale et du Mexique, avant de gagner le nord. Généralement, donc, les côtes de l’Amérique du Sud ne sont pas touchées par la circulation des eaux chaudes du contre-courant équatorial.

En revanche, ces côtes bénéficient d’un phénomène d’upwelling, ou remontée d’eau profonde. Le jeu des vents chasse les eaux de surface et fait place à des eaux qui se trouvaient plus en profondeur (environ 200 mètres). Ainsi, surgissent des masses d’eau particulièrement riches en substances nutritives, car elles ont accumulé une partie des débris organiques tombés de la surface sans être consommés par manque de lumière. L’upwelling, en apportant sur la côte une pêche miraculeuse de sardines et d’anchois attirés par les eaux riches et relativement froides, fait du Pérou et du Chili les plus grands producteurs de poissons du monde.

De janvier à mars, cependant, il arrive que le trajet des alizés soit modifié, bouleversant circulation des eaux chaudes du courant équatorial et upwelling. Les eaux chaudes s’étalent alors un peu plus vers le sud, tandis que l’upwelling et la manne de poissons qu’il apporte disparaissent. Sur la vaste surface d’eau chaude, se forme alors une dépression atmosphérique chargée d’air très humide et provoquant des pluies torrentielles. C’est ce dérèglement qui fait el Niño. Seule compensation, les crevettes se multiplient dans les eaux chaudes, où se sont déversés les détritus provenant des crues des rivières .
Le Niño de 1982-1983 a été le plus dévastateur depuis la découverte de l’Amérique. L’eau chaude équatoriale a atteint les côtes de l’Équateur et du Pérou avec une épaisseur allant jusqu’à 150 mètres. La sardine ou l’anchois qui s’épanouissent dans des eaux entre 18 et 22°C ont disparu lorsque la température de l’eau est montée à 25°C. Les espèces marines fuyant vers le large, les bateaux peu équipés pour s’éloigner des côtes sont restés au port. Privées alors de matières premières, les usines de conserverie et de farine de poisson ont licencié massivement. Le Niño a bouleversé toute l’activité économique de l’Équateur et du Pérou, qui repose en grande partie sur la pêche et l’engrais tiré des oiseaux à guano. A Chimbote, par exemple, l’un des grands ports péruviens, 50 % de la population vit de la pêche. En Equateur, les pluies torrentielles ont dévasté les cultures, provoqué des glissements de terrains qui ont détruit des habitations, décimé le bétail affamé ou atteint du piétin, maladie causée par une immersion prolongée dans les champs inondés. La moitié de la population vivant dans des bidonvilles a vu ses conditions de vie devenir encore plus difficiles : les épidémies, comme la typhoïde, ont connu un regain.
Ce bouleversement a eu des conséquences quasiment culturelles puisqu’il a modifié jusqu’aux habitudes culinaires : le plat national à base de poisson cru mariné dans du citron a dû être abandonné. Enfin, avec l’arrivée d’un si puissant Niño, c’est la fin d’un espoir pour la masse des paysans misérables qui viennent s’entasser dans les ports en quête de travail. C’est leur dernière chance, mais résignés et croyants à la légende du Dieu de l’Océan, ils attendent et espèrent que celui-ci ne se mettra pas en colère.

 

El Niño : la guerre des courants

Chaque année, en décembre, un courant chaud pénètre dans le Pacifique Sud. Il se dirige vers la côte de l’Équateur et le nord du Pérou, au-dessus du froid et profond courant du Pérou (ou de Humboldt) orienté au nord. Depuis longtemps, les pêcheurs l’ont appelé  » el Niño « , le petit garçon en espagnol. On peut y voir une allusion à l’Enfant Jésus puisqu’il se manifeste aux alentours de Noël. Tous les trois ou quatre ans, pour une raison inconnue, se produit un réchauffement plus important et plus étendu des eaux du centre et de l’est du Pacifique équatorial. Ce fort et durable réchauffement (entre 14 et 18 mois) a des conséquences si profondes sur le climat de la planète que le terme  » el Niño  » est à présent réservé à ce phénomène. Normalement, en décembre, la pression atmosphérique au-dessus du sud est du Pacifique est élevée : l’air y est subsidient; elle est basse sur l’Indonésie: l’air y est ascendant. Quand el Niño apparaît, la situation s’inverse. La pression dans le sud-est du Pacifique baisse tandis qu’elle augmente au-dessus de l’Australie et de l’Indonésie. De façon évidente, el Niño fait partie d’un gigantesque va-et-vient entre l’océan et l’atmosphère, dont le schéma barométrique fut établi dans les années 20 par sir Gilbert Walker et qui porte, pour cette raison, le nom de circulation de Walker ou d’oscillation australe.

Dans l’océan Pacifique, les alizés du nord-est et ceux du sud-est convergent à la hauteur de l’équateur dans la zone des calmes équatoriaux. Les vents soufflent alors vers l’ouest, entraînant les eaux de surface, nettement plus chaudes qu’en profondeur. Cela provoque une montée de 30 à 70 cm du niveau de l’eau dans le Pacifique occidental et une baisse équivalente dans le Pacifique Est. Cela permet aux eaux froides de monter en surface le long de la côte d’Amérique du Sud.  Riches en nutriments et en plancton, ces eaux froides du courant du Pérou sont d’excellentes zones de pêche, Les énormes quantités de petits anchois transformés en aliments pour animaux forment la base de l’industrie de la pêche au Pérou et en Équateur, la plus importante au monde en 1971.

Lorsque el Niño apparaît, une eau chaude de surface traverse le Pacifique vers l’est. En même temps, les vents équatoriaux s’inversent et soufflent de l’ouest, aidant le courant chaud à progresser vers la côte sud-américaine, le long de laquelle l’eau froide ne peut plus remonter. Si cette eau riche en aliments fait défaut, les pêcheurs font faillite. En 1972, ils furent pratiquement ruinés ; en 1982-1983, les prises furent réduites de moitié. De tels changements dans les champs de pression et de vent ont de grands effets sur le temps dans l’ensemble du Pacifique. D’habitude, de hautes pressions sur le Pacifique central et la côte sud-américaine donnent un temps extrêmement sec, alors que de basses pressions apportent nuages et fortes pluies sur l’ouest du Pacifique. Quand el Niño se manifeste, ce schéma est inversé. Même la zone des cyclones est concernée. En 1982-1983, 25 000 personnes se retrouvèrent sans abri après que Tahiti et les îles voisines eurent été touchées par six cyclones dévastateurs. Toujours en 1982-1983, des sécheresses intenses s’abattirent sur une partie de l’Australie, entraînant feux de brousse et gigantesques tempêtes de sable; elles s’abattirent aussi sur l’Indonésie, où la famine sévit. Au même moment, des pluies diluviennes tombèrent sur l’est et le centre du Pacifique, provoquant des inondations catastrophiques et des fleuves de boue clans les Andes d’Équateur, du Pérou et de Bolivie.

Tant que dure el Niño, d’énormes quantités de chaleur et d’humidité, entraînées dans l’atmosphère par évaporation, affectent la circulation atmosphérique du globe dans son entier. En 1983, des tempêtes hivernales, qui d’ordinaire abordent la côte nord de l’Amérique du Nord, furent chassées vers le sud, apportant pluies et perturbations sur la Californie. La Floride et Cuba connurent également un temps rigoureux et pluvieux. Quant à la sécheresse du Middle West américain de 1988, elle fut attribuée à el Niño de 1986-1988 qui éloigna les nuages de la région.

De récentes études ont montré qu’en raison de l’association entre les océans réchauffés et les mouvements atmosphériques dans les régions équatoriales de l’Atlantique et de l’océan Indien l’influence d’el Niño s’étend à d’autres régions du monde. La terrible sécheresse de l’Afrique australe en 1982 fut le résultat de cette association, de même que l’aggravation de la sécheresse dans le Sahel et en Éthiopie durant les années 70 et 80. Bien que nous comprenions maintenant les mécanismes de ses manifestations, nous ignorons toujours ce qui déclenche el Niño. Si nous le savions, nous serions capables de faire des prévisions météorologiques des mois à l’avance, et sans doute d’atténuer les désastreuses conséquences de son passage.

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