Réutilisation des eaux usées : à Argelès-sur-Mer, les touristes irriguent les vergers

Last Updated: 2 août 2026

49 jours sans une goutte de pluie. À la station météo de Perpignan-Rivesaltes, le mois de juillet 2026 s’achève sur 0,0 mm de précipitations — un record absolu depuis l’ouverture de la station en 1901.

Et pourtant, dans les vergers du Roussillon, les pêchers ploient sous les fruits. La raison tient à une installation inaugurée en juin 2026 à Argelès-sur-Mer : la plus grande unité française de réutilisation des eaux usées traitées destinées à l’irrigation agricole.

Le principe est d’une logique implacable. L’été, la population de la station balnéaire passe de 10 000 à 80 000 habitants. Les eaux usées explosent au moment précis où les agriculteurs manquent d’eau. Il suffisait de connecter les deux.


Un territoire poussé à bout par la sécheresse

Le basculement de 2022

« En 2015, quand j’ai repris l’exploitation, on ne parlait pas de sécheresse, ni de restriction d’eau », se souvient Baptiste Cribeillet, arboriculteur bio près d’Argelès-sur-Mer.

L’été 2022 marque la rupture. Depuis, les Pyrénées-Orientales enchaînent les épisodes de sécheresse, avec des conséquences directes sur la production :

  • 2023 et 2024 : réduction drastique des prélèvements autorisés dans le Tech par la préfecture
  • Perte de qualité sur certaines variétés de fruits
  • Arbres sous-développés, avec des effets reportés sur les récoltes suivantes
  • Exploitations au bord de l’abandon

« On est passé très près de la catastrophe à cause de la sécheresse », résume l’arboriculteur.

Une économie doublement exposée

En été, le département doit répondre simultanément aux besoins de deux activités fortement consommatrices d’eau : l’agriculture et le tourisme.

Secteur Contrainte estivale
Agriculture Les besoins d’irrigation atteignent leur maximum en juillet et août, au moment où la ressource en eau est généralement la plus sollicitée.
Tourisme La population peut être multipliée par 8 et la consommation d’eau par 3 à 4 pendant la haute saison.

Une recharge hivernale insuffisante : malgré un hiver 2025-2026 pluvieux, la pression exercée sur la ressource est restée forte et les restrictions préfectorales sont revenues dès l’été.

Le projet : de la mer à la terre

Une idée née en 2021

La communauté de communes Albères-Côte Vermeille-Illibéris lance une étude de faisabilité dès 2021. « Nous, on a de l’eau, beaucoup d’eau », constate Marion Galaup, directrice de la régie des eaux, devant les bassins de la station d’épuration.

Les agriculteurs se montrent intéressés, mais posent trois conditions : une eau sûre, sans restriction, à un prix abordable.

Un projet sauvé par le plan Eau

Fin 2023, le dossier est au point mort. Impossible de financer 80 % des 13 millions d’euros nécessaires. « On s’est dit : « On abandonne » », reconnaît Marion Galaup.

Printemps 2024 : retournement. Le projet est sélectionné dans le grand plan Eau lancé par l’État. Toutes les autorisations tombent en quatre mois.

« S’il n’y avait pas eu cette sécheresse, le projet ne serait pas sorti de terre », observe la directrice.

Comment ça fonctionne

Les eaux usées, après traitement classique en station d’épuration, ne repartent plus vers la mer. Elles passent à travers des membranes de filtration très fines développées par Veolia, garantissant un niveau bactériologique compatible avec l’usage agricole.

« Avant, les eaux usées allaient en mer après leur traitement, maintenant elles retournent en terre. »

Les chiffres clés du projet

Une solution de réutilisation des eaux usées traitées destinée à soutenir l’irrigation agricole pendant la saison la plus sèche.

Indicateur Valeur
Inauguration Juin 2026
Coût total 13 millions d’euros
Volume traité Jusqu’à 1,3 million de m³ par saison
Période d’exploitation Avril à septembre, soit 6 mois
Surface irriguée 650 hectares
Prix de l’eau 0,20 €/m³
Comparaison 10 fois moins cher que l’eau potable
Équivalent Un quart des prélèvements annuels d’eau potable du territoire

À retenir : le dispositif peut fournir jusqu’à 1,3 million de m³ d’eau recyclée au cours de sa période saisonnière d’exploitation, d’avril à septembre.

Un modèle qui n’est pas généralisable

Les conditions de réussite

Marion Galaup ne cache pas les limites du dispositif : « Ce serait une aberration de mettre ça en place partout. »

Trois facteurs rendent le projet viable à Argelès-sur-Mer :

La position littorale. « Sur le littoral, l’eau était perdue en mer, alors qu’ailleurs, elle doit retourner dans les rivières. » En amont d’un bassin versant, prélever cette eau reviendrait à priver les cours d’eau de leur débit.

Le pic touristique estival. L’afflux saisonnier garantit un volume suffisant pour atteindre le prix d’équilibre de 20 centimes.

Le financement public massif. Sans les 80 % de subventions, l’opération n’aurait pas été soutenable.

Limiter les conflits d’usage

L’intérêt du dispositif dépasse la seule question du volume. En sécurisant l’irrigation agricole par une ressource distincte, il désengorge la compétition entre agriculture, tourisme et eau potable sur le même bassin.


Ce que cela dit du climat français

L’épisode de juillet 2026 dans le Roussillon s’inscrit dans une tendance lourde : allongement des périodes sèches, intensification des vagues de chaleur, recharge hivernale insuffisante des nappes.

La réutilisation des eaux usées traitées (REUT) reste marginale en France — moins de 1 % des volumes traités, contre 8 % en Italie et 14 % en Espagne. Le retard est considérable, et les Pyrénées-Orientales font office de laboratoire national.


FAQ

L’eau réutilisée est-elle sans danger pour les cultures ? Oui. Les membranes de filtration garantissent un niveau bactériologique conforme à la réglementation pour l’irrigation agricole, y compris en agriculture biologique.

Peut-on irriguer tous les types de cultures ? La réglementation française encadre les usages selon la qualité de l’eau produite. À Argelès-sur-Mer, l’eau alimente des vergers via un système de goutte-à-goutte.

Combien coûte cette eau aux agriculteurs ? 0,20 € par mètre cube, soit environ dix fois moins que l’eau potable.

Pourquoi ce modèle n’est-il pas généralisable ? Il ne fonctionne que là où les eaux usées traitées sont perdues en mer. Ailleurs, ces volumes sont nécessaires au débit des rivières.

Quel volume est concerné ? Jusqu’à 1,3 million de m³ par saison, de quoi irriguer 650 hectares.

La France est-elle en retard sur la réutilisation ? Nettement. Moins de 1 % des eaux usées traitées sont réutilisées, contre 8 % en Italie et 14 % en Espagne.


Quarante-neuf jours sans pluie à Perpignan, un record centenaire, et des vergers pourtant productifs : l’installation d’Argelès-sur-Mer démontre qu’une adaptation concrète au dérèglement climatique est possible, à condition de réunir une géographie favorable, une volonté politique et un financement public conséquent.

Le message est double. Ces solutions existent et fonctionnent — mais elles ne dispensent en rien d’une réduction globale des consommations. La sécheresse qui a débloqué ce projet continue, elle, de s’aggraver.