Quand la Méditerranée se révolte : La tempête de neige de fin janvier 1986

Last Updated: 30 janvier 2026

La tempête de fin janvier 1986 : Quand la Méditerranée se déchaîne

La formation du système

En janvier 1986, la Méditerranée a été le théâtre d’un phénomène météorologique remarquable : une perturbation centrée près des Baléares a généré un puissant creux dépressionnaire. Ce tourbillon, alimenté par deux sources d’air très contrastées, a créé les conditions idéales pour des précipitations hivernales exceptionnelles.

Le moteur de la tempête : deux masses d’air en collision

À l’Ouest : une arrivée d’air froid d’origine polaire

À l’Est : une remontée d’air tropical méditerranéen

Cette différence de température entre les deux faces du système dépressionnaire a généré une rotation intense du tourbillon, canalisant une humidité abondante vers nos versants pyrénéens.

Par suite de ce conflit se situant dans nos régions des orages de neige se sont produits, parfois violents. On relevait sur les Pyrénées-Orientales :

0,80 m à 1 m à Ax-les-Thermes
1,20 m à Porte Puymorens
1,20 m à Fontpédrouse
1,40 m à Mont Louis
1,50 m en bas Confient
1,50 à 2m à Mantet.

 

Le bulletin météorologique de Toulouse-Blagnac annonce :

Pyrénées-Orientales et Ariège : Temps couvert avec chutes de neige à toutes altitudes modérées à assez fortes, notamment sur les versants N s’atténuant légèrement en fin de journée. Vents modérés à assez fort de NW puis W. Températures négatives à tous les niveaux. Le caractère exceptionnel des chutes de neige présentes et à venir sera à l’origine d’importantes avalanches qui pourront prendre une ampleur inattendue. Estimation du risque : situation avalancheuse exceptionnelle.

Analyse de la situation météorologique des les Pyrénées Orientales (d’après M. Boutin, Directeur du Centre Météorologique de Perpignan)
L’analyse de la situation est faite à partir du 29 janvier à 00.TU et jusqu’au 01.02.86.

La dépression 990 mb centrée le 29 janvier sur le Cotentin se déplace très rapidement vers le Sud en se creusant. Arrivée dans le golfe du Lion en 24 heures, elle se bloque et continue de se creuser jusqu’à 975 mb.

En altitude, l’axe dépressionnaire avait le 29 janvier une forte inclinaison vers le Nord-Ouest (le centre à 700 mb est sur le Pays de Galles et à 500 mb sur l’Irlande du Nord). Il se redresse par suite du blocage de la dépression au sol et le 31 janvier à 00 TU les trois centres (sol, 700 mb, 500 mb.) sont sur une verticale située entre le Cap Creus et les Baléares.
Le Centre, stationnaire au sol pendant 36 heures, se comblera lentement et se décalera vers le nord-est dans la journée du 1er février.
Ce schéma entraîne de façon classique sur le Roussillon de très fortes précipitations à caractère orageux, le plus souvent constatées à l’équinoxe d’automne. L’absence de radiosondage ne permet pas de connaître en détail les caractéristiques de la masse d’air, mais elle s’est révélée très instable (instabilité déclenchée dans les basses couches par l’arrivée d’air froid continental sur une mer relativement chaude) ainsi que fortement chargée en humidité (la quantité de précipitations sur l’ensemble de l’épisode varie de 100 à 170 mm).

Ce type de précipitations n’est pas exceptionnel pour le Roussillon et la durée de retour d’un tel épisode est d’environ 5 ans toutes saisons confondues.
Le caractère catastrophique a dépendu de la température de l’air au moment de la chute. À une température moyenne supérieure ou égale à 3° pendant l’épisode, correspond uniquement des précipitations liquides (bordure côtière). Si la température moyenne est comprise entre 3° et 2°, les précipitations ont pris un caractère pluvio-neigeux et l’on a obtenu par endroit une neige très lourde qui a fondu assez rapidement.
Dans les zones où la température moyenne a été comprise entre 0° et 2°, on a assisté, comme en 1981, au phénomène de neige collante, avec des épaisseurs du manteau, de l’ordre de 40 à 50 cm.
Dans les zones de montagne, où la température moyenne est restée négative, on a obtenu de la neige poudreuse en abondance et l’épaisseur du manteau varie entre 1 mètre et 2 mètres.

Prévision de l’épisode

Le déplacement très rapide de la dépression, son blocage et son creusement important étaient très difficiles à prévoir. Aucun modèle mathématique ne simule de façon satisfaisante la situation météorologique pour le 30 janvier à 00 TU.
Les écarts très importants sur les prévisions à 72 heures et même 48 heures s’amenuisent par la suite, pour obtenir une carte prévue à 24 heures satisfaisante pour le vendredi 31 janvier à 00 TU. Cette carte disponible dans le début de la matinée du 30 janvier a permis de conforter la position du prévisionniste et de lancer les bulletins spéciaux neige (DDE – Sécurité Civile – ASF /Rivesaltes)

Nos régions ont donc connu des perturbations importantes.

Routes coupées par des coulées de neige, ou non praticables vu l’épaisseur considérable de la couche de neige, aggravée par des congères : routes interdites, voitures immobilisées, villages isolés.
Le plan ORSEC est déclenché dans les Pyrénées-Orientales, l’Aude et l’Ariège.
Les journaux locaux retracent abondamment toutes les péripéties de ces dures journées.

Le Col de Puymorens a été fermé pendant 8 jours, le danger d’avalanche étant important sur la RN 20.

Le 30 janvier, avalanche à Porte Puymorens, 2 morts dans un immeuble.
Le 31 janvier, deux personnes meurent, perdues dans les neiges et épuisées, au Col d’Ares.
La route Andorre-Ariège est restée fermée 10 jours, toujours à cause du danger d’avalanches.
Évacuations partielles à Porte-Fontpédrouse-Hospitalet, Orlu-Arinsal.

Danger important d’avalanche à Fontpédrouse où la RN 116 a dû parfois être interdite. On craignait une avalanche de poudreuse. Mantet isolé plus de 20 jours. En montagne, la neige était froide, légère. On observait -17° à Porte Puymorens, -10° en Cerdagne.

Cette chute de neige était-elle vraiment exceptionnelle dans les Pyrénées-Orientales ?

Dans nos régions, il y a eu de temps en temps des enneigements plus importants, comme nous en avons connu, pour ces dernières années, en 1972.
Beaucoup d’hivers ont été plus enneigés. Citons les derniers hivers de 1935, 1954, 1957, 1968, 1971, 1972.
Ce qui caractérise surtout la chute de neige de cet hiver, c’est une chute continue, rapide en une seule fois.

C’est essentiellement dans le Haut Confient et dans le Haut Vallespir que l’enneigement a été exceptionnel, pour des altitudes relativement modestes (800 à 1 200 m).

On a observé à Filliols 1,50 à 1,70 m de neige fraîche, 2 m à Mantet (à 1 500 m cependant) Au Puigmal, l’enneigement a été normal, sans plus. Neige abondante à Porte Puymorens, Andorre, mais là rien d’exceptionnel quant à la hauteur totale. Intensité de la chute de neige : 10 cm/heure à Py le 30 janvier à 18 h.

Avec de telles chutes, on s’attendait à un déferlement général d’avalanches. Or s’il y a eu beaucoup d’avalanches, celles-ci ne se sont produites que dans des secteurs localisés, principalement sur le massif du Canigou.

Et là encore, dans ce même massif, quelques couloirs ou ravins réputés très avalancheux n’ont pas connu de grandes avalanches.

C’est dire la complexité de la prévision du risque d’avalanches, ce risque variant avec seulement de petits écarts de températures, avec la densité de la neige suivant les courants locaux plus ou moins froids, suivant aussi les seuils critiques d’enneigement pouvant jouer sur quelques centimètres avec le vent.
Enfin, chaque vallée possède son microclimat suivant le relief et la végétation du lieu précis.
Une caractéristique de cette période neigeuse, c’est un déferlement d’avalanches de poudreuse (poudreuse + écoulement mixte), avec existence pour la plupart d’entre elles d’aérosols. Ce fait est exceptionnel chez nous. Nous devons le souligner particulièrement.

 

Village de la Llagonne dans les Pyrénées-Orientales, le 4 février 1986

Ravin d’Estabeil

 

 

par Henri PEJOUAN et Jean Michel AGUERA

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Certificat intempérie

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